J-7 : Dignité pour mieux régner

BRÛLE CATHARSIS. On aurait pu choisir de ne rien écrire, tant la défaite est dure, violente, incontestable. Ou plutôt on aurait pu se contenter de faire un debrief sur l’avant-match. Chaleureux, explosif, argentin. Mais non, chez BM comme au sein de toute la communauté lensoise, on ne baisse pas la tête. Ils nous ont écrasé, humilié, sans répit pendant quatre-vingt dix minutes, et fort heureusement seulement deux de temps additionnel, mais on ne regrette rien. Oui ça pique fort depuis dimanche soir, car les collègues de bureau ont la chambrette caustique. Mais en même temps, comment ne pas simplement l’accepter ? Et est-ce que l’on doit forcément se réfugier dans la mauvaise foi pour se protéger, alors qu’il n’y a qu’à réagir en gentleman, avec dignité, tant il est simple de reconnaître la supériorité absolue de l’ennemi sur le match de dimanche ? On s’est fait éclater. On a eu le loisir tout relatif de constater le fossé qui sépare encore notre club chéri de ce voisin si laid. lille a la meilleure équipe, mais on a toujours, en cette semaine du 19 octobre 2020, le club le plus beau des Hauts de France. Et au lieu de nous ridiculiser à vouloir répondre au chambrage, on fera mieux de la fermer, pour mieux rebondir et s’évertuer à soutenir ceux qui ont un objectif absolu à assurer cette saison*. Dignité pour mieux régner.

Cela fait une semaine que la tension slash pression monte crescendo. Au fond de moi, ça fulmine. Des mains moites du weekend dernier, à la congestion gastrique du dimanche après-midi. Ça aura démarré avec le coup de maître de Luchin, les quelques banderoles bien senties, et les punchlines sur Twitter. Beaucoup de sourires, de légèreté, on se dit qu’on a quand même une belle tripotée de génies dans notre communauté. Globalement, la puissance démontrée par les fans lensois est kiffante. La passion éjacule de partout. Ce club est magnifique. Les débordements de passion doivent être pris comme ils le sont. Il ne fallait pas avoir peur d’en faire trop, parce qu’au final, le peuple Sang et Or extériorise tout simplement ce qu’il a trop longtemps intériorisé. Les derniers derbies joués n’en étaient pas vraiment : entre le match loin de notre Temple, et ce dernier déplacement à lille alors qu’on était presque mathématiquement en L2. La folie explosive du parcage d’alors n’était qu’un chant du cygne, en témoignait la banderole déployée dans le parcage visiteur de PM.

Un Derby du Nord au sommet de la L1, cela faisait des décennies que l’on ne l’avait pas vu. Seulement la troisième fois depuis la seconde guerre mondiale. Qui l’eut cru il y a de ça douze mois, quand le RC Lens se faisait chahuter par l’autre voisin et son fou du villach’. L’appel des groupes ultras à foutre le brin sur la route menant chez l’ennemi est absolument suivi. Ça en devient même un truc de fous.

La sortie des joueurs est un moment d’une rare intensité pour le football français. En Argentine, on serait un club lambda, mais ici, ça prend une dimension particulière. Sur des kilomètres, les joueurs sont accompagnés d’une foule discontinue en état de transe. Les ponts, les tunnels, les trottoirs. Tout est en feu ! En face, le répondant est quelconque. Le RC Lens, club de toute une région, s’en va jouer dans le stade du losc lille, club de sa préfecture.

Ça pétarde, ça canarde. Coups de mousquets et paraffine. Dans le bus, les joueurs lensois vivent un moment Étoile Rouge de Belgrade. Les stories insta des joueurs témoignent d’une forme d’admiration devant cette procession religieuse qui se déroule sous leurs yeux. Oui, le RC Lens s’embrase comme jamais dans son histoire moderne. La fierté des nôtres. Un rugissement du tigre que l’on entend dans tout le bassin minier. Que dis-je, dans toute la région.

Démarrage de la soirée foot. Le RC Lens passe en prime time sur Téléfoot la chaîne des non-payeurs. Cela faisait des années que l’on n’avait pas donné rendez-vous à la France du football un dimanche soir. Le Derby du Nord, produit oublié par les médias, et qui refait son apparition au moment même où le sport le plus populaire de France fait face à une des pires crises économico-financières de son histoire. S’opposent la bourgeoise lille et l’ouvrière Lens. Un conte déjà bien connu des amateurs de ballon rond, ressemblant à s’y méprendre à l’autre grand derby que compte ce pays : Lyon – Saint-Etienne.

Anne-Laure « calvaire » Bonnet finit sa mièvre introduction et se décide d’enfin lâcher le micro pour transmettre le relai à Margotton et Liza. Histoire qu’on démarre vraiment la soirée foot. Voir Lens commenté par le duo de l’équipe de France, ça rajoute un peu de piment de Cayenne à ta soupe du Sichuan. Tout de suite, les caméras balayent un stade Pierre Mauroy qui n’aura jamais réussi à tenir aussi longtemps un tifo. Deux banderoles sans aucun goût, qui au mieux sont une volonté du club de faire passer un message fade en tout point, au pire un manque cruel de capacité créative de la part du groupe de supporters le plus méprisable de France.

On est donc dans le couloir qui mène au rectangle vert. Et là, premier indicateur qui me saute aux yeux. Les lillois s’embrassent. Se chauffent. Les lensois osent un regard timide dans la direction de leurs adversaires du soir. Le plan caméra est terrible, on a l’impression de voir un épisode de lille aux enfants. Le sentiment qu’un drame se prépare. Les deux équipes rentrent sur la pelouse. Les effets pyrotechniques rappellent ces ridicules bougies crépitantes qu’on fout dans les seaux à champagne pour fêter un anniversaire au feu-VIP Room. Oui j’ai fait des soirées cheloues. Celle-là en sera une autre.

Retour sur le match (ndlr : c’est comme entrer dans une chambre froide dont le système de réfrigération serait tombé en panne, on prend sa respiration, et on y va) :

  • Le coup d’envoi est donné par nos Sang et Or. Un round d’observation se met en place, jusqu’à la première accélération lilloise. Celik trouve Yilmaz, qui remet immédiatement pour Araujo, lequel centre fort devant le but. Fort heureusement, le turc est retenu en laisse par le destin et trébuche. Gradit repousse en catastrophe et manque de cadrer son kick paniqué. On a évité de peu le but contre son camp.
  • Lens a le mérite de tout de suite réagir. Doucouré trouve Sotoca par l’écoutille. Ce dernier progresse, sans être véritablement attaqué et déclenche une frappe écrasée des vingt mètres. Sans danger pour Maignan.
  • Vient alors la 11e minute de jeu. Sur un coup-franc a priori sans danger, la défense lensoise est prise dans le jeu aérien par Fonte d’abord, puis Benjamin André, et Burak ensuite. Le turc, seul au deuxième poteau, n’a plus qu’à ajuster Leca de la tête. Le Corse a beau gueulé sur l’arbitrage, et notamment sur le placement hyper relou de l’ancien striker du Besiktas sur chaque coup de pied arrêté, lille ouvre le score très tôt dans le match. Le scénario catastrophe.
  • Sur un ballon aérien, Sotoca au duel conteste le ballon, qui atterrit sur Botman. Le hollandais foire son dégagement, qui revient sur Kakuta. Pause. A ce moment-là, tu te dis que l’occasion est offerte. La brèche est ouverte. Il y a enfin un trou dans la défense lilloise. Sotoca fait un appel. Kakuta va lui mettre, et le narbonnais va claquer son second but de la saison. Reprise. Kakuta frappe mollement du droit, et le ballon passe largement à côté de la gamelle de Maignan.
  • Jean est fantomatique.
  • Les attaques lilloises se font de plus en plus tranchantes. On sent que ça ne tient à rien pour que l’on prenne le deuxième. Sur une énième passe en profondeur, le bloc haut se fait prendre, Sanches envoie Araujo sur orbite. Le brésilien tente de placer son gauche, mais Leca se déploie pour sauver l’espoir. Le berger tient encore son chien. A la mi-temps, lille ne mène que 1 à 0. Et l’espoir est encore permis.

La première mi-temps est globalement un vrai calvaire. On ne le sait pas encore que la seconde sera encore plus difficile à vivre. Le bloc lensois est étouffé. Kakuta est archi bloqué. Les passes sont mauvaises. Y’a rien qui va. Badé et Leca tiennent la cahutte lensoise à bout de bras. Les chiens continuent à presser haut et fort. On est pris à notre propre jeu, dans l’intensité et le pressing.

  • Reprise. On est sur la gancha depuis à peine deux minutes que le ballon arrive sur le Celik, toujours dans les sales coups. Le turc déborde, centre… et trouve Bamba, après une double passivité de Radovanovic et Badé. L’ancien stéphanois n’a plus qu’à ajuster Leca aux six mètres. Rage against the sale chien.
  • A la 57e minute (putain que ça me fait mal d’écrire ce compte-rendu), Gradit tamponne une nouvelle fois un attaquant lillois. Si la première biscotte fut sévèrement beurrée, la seconde ne souffre d’aucune contestation possible. Rouge donc pour celui qui devrait peut-être doubler les séances de yoga à la Gaillette.
  • Le temps devient long, et encore plus quand sur une nouvelle combinaison, les lillois se mettent en situation de tir. Ikoné élimine Clauss, puis ajuste Leca à l’entrée de la surface. Ça fait 3-0. Je m’imagine comment on peut se suicider sans se rater depuis un velux.
  • Sur le banc, Jean est toujours fantomatique.
  • Encore plus long, quand Michelin, à peine rentré à la place de Clauss, tire la carte prison dès le premier premier jet de dé. A neuf. On va finir à neuf. Anecdote personnelle : je me revoie au lycée, à la pause déjeuner chez un pote, en pleine partie de PES (oui je suis plus vieux que toi), face à un type qui rageait et refusait le jeu parce que je le menais 3-zèr au bout de dix minutes de jeu. Le ragequit était interdit dans notre gang. Et j’avais envie de l’humilier. Résultat, je lui ai collé une double manita 5+5 et l’ai chambré pendant toute l’année scolaire. Voilà à quoi j’ai pensé à ce moment-là du match.
  • Je me dis à ce moment-là qu’il faut absolument tenir le 3-0. Score déjà sévère. Je vois les lensois amorphes, complètement cuits. Les lillois fringants. Le genre de scénario où tu peux vraiment finir par prendre trois ou quatre buts en une dizaine de minutes, si tu baisses les bras. Ma meuf, qui regarde régulièrement les résultats sur l’Equipe pour s’enquérir de ma santé psychologique du moment, passe une tête dans le salon et me dépose le dernier carré de chocolat de la tablette. En silence. L’Amour.
  • 78e minute, Bamba est dans la surface de réparation. Se retourne et trouve le troisième des chiens turcs du chenil Campos pour l’estocade finale. Prolapsus génital. Je suis sur mon canapé et j’ai les couilles qui tombent au niveau de mes chevilles. L’Enfer du Nord revisité. Il ne s’est pas déroulé à Roubaix cette année, mais à Villeneuve d’Ascq.

La disette face à l’ennemi juré se poursuit. On fait toutes et tous grise mine. Il est difficile de digérer pareille humiliation, mais regardons les choses avec un kilo de glaçons sur la tête : on n’avait très peu de chances de s’en sortir. Thread Twitter (je m’autopromeus et je m’en bats le cubitus) :

Et le premier derby que j’eus fait dans ma partie Football Manager 2019 avec Lens s’était soldé par le même score fleuve, avant que je finisse par les matraquer (bon ok, j’ai aussi fini par gagner la Ligue des Champions lol). Notre club est encore frêle, sorti de sa chrysalide, mais je suis convaincu que dans quelques saisons (dès la prochaine ?), on aura l’ossature pour aller casser les pattes de ce chien qui se croit dominant pour toujours.

N’oublions pas le début de saison, le bonheur dans lequel on baigne depuis trois mois. L’eau s’est considérablement tiédie ce weekend, mais bien naïfs sont ceux qui ne s’y attendaient absolument pas. Cela fait mal, mais nos couleurs Sang et Or sont trop vives pour nous maintenir dans un tel état de grisaille. Attaquons Nantes ! Et pensons à Gillou. Avec dignité.

*le maintien, et les équarrir à Bollaert.

Ecrit par L2F

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  1. Merci pour ce nouvel article, toujours très bien écrit et qui m’a fait sourire malgré la déception encore bien présente… J’adore : « Lille a la meilleure équipe, mais on a toujours, en cette semaine du 19 octobre 2020, le club le plus beau des Hauts de France ». Belle image et qui ira bien au delà du 19/10 tant la flamme et le cœur Lensois sont éternels !!! C’est pour cela, qu’à l’instar de Lyon, Lille ne deviendra jamais un club aimé dans l’hexagone. Et le blason des 2 clubs en est le reflet : Le vilain Clébard hautain, méchant, qui tire la tronche face à la lampe de mineur symbole de ces hommes qui ont donné leur sang pour sauver l’industrie française.
    PS : Je m’étais abonné au moment de ta newsletter sur Paris, mais je ne reçois pas de notifications sur les nouveaux articles. As tu moyen de me rajouter dans la mailing List ?

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