J-9 : Retour vers le turfu

Nous sommes le 4 octobre 2014.
Tu viens de voir le Racing perdre 2-0 contre Rennes, et tomber à la dix-huitième place du classement de Ligue 1. Après la trêve, c’est le Stade de France et son PSG, est-ce que ce sera mieux que la Licorne ? Putain, est-ce que ca peut seulement être pire ?

Après avoir passé l’été à osciller entre la Ligue 1 et la Ligue 2, après avoir appris par cœur les prérogatives du CNOSF, après l’affaire de l’IBAN, après avoir pris des cours d’azéri pour éplucher les journaux de Bakou, après avoir vu Kombouaré bouder les entraînements, c’est seulement la 9e journée et tu es déjà épuisé.

C’est donc ça, ton club ?
A quel moment ça a dérapé si fort ?
Martel, Mammadov, Land of Fire et Sochaux qui nous fait un procès ?
C’est quoi la suite, après cette longue agonie de saison qui s’annonce ?

J’aimerais pouvoir venir te retrouver, toi qui as la tête entre tes mains en ce 4 octobre si loin de moi. J’aimerais pouvoir mettre mes bras autour de toi, et te rassurer.
Ferme tes yeux, pose ta tête sur mon épaule, dors mon p’tit quinquin. J’va t’raconter une histoire.

Imagine.
2021.
C’est loin, hein ? Dis-toi, c’est aussi éloigné de toi que la tecktonik.
Tu ne le sais pas encore, mais on est dans le monde d’après. Tu verras, je veux pas te spoiler cette partie-là.

On est en Ligue 1, et pour la deuxième année de suite. C’est déjà une bonne nouvelle non ? Je te cache pas que le chemin n’a pas été de tout repos, mais on voyage pas si on veut pas vivre d’aventures.

A ton avis, qui nous entraîne ? Je vais pas te faire languir, de toute façon tu trouveras pas. Franck Haise. Tu connais ? Non, évidemment, à moins de suivre la CFA2 de Lorient, ce dont je doute, étant donné que tu as déjà bien assez de malheurs dans ta vie.

Je rentrerais pas dans les détails, mais sache que Martel au pays de l’Or Noir, c’est fini. En même temps, c’était mal barré cette affaire, hein. On est rentrés dans le monde de la finance, passés comme des fleurs de rosiers de l’oligarchie aux fonds d’investissements.

Mais ça, tu t’en fous, un peu. Toi, tu veux savoir ce que ça donne sur le terrain. Après tout, les dirigeants passent mais les supporters restent, c’est ce qu’on dit. Vendredi, c’était la neuvième journée, et on s’en vient sur une trêve internationale. Au moins tes repères sont pas chamboulés, les calendriers se suivent et se ressemblent.

On a joué Reims, environ 11e au classement. C’était chez nous, mais à huis-clos. Une histoire de derby mouvementé. Oh, tiens, faut quand même que je te prévienne : les huis-clos, tu vas en bouffer. Je t’ai dit qu’on était dans le monde d’après, n’empêche qu’à un moment on a été dans le monde de pendant, et ça c’était un drôle de monde.

Bref.

Reims donc, avec Franck Haise, dans un stade vide.

Je sais, je sais. Comme ça, c’est pas hyper emballant, et tu dois te demander pourquoi j’ai fait tout ce chemin à travers la matrice pour venir jusqu’à toi, si c’est pour t’enfoncer encore plus dans le désespoir. Aie confiance, mon p’tit pouchin.

Le match commence, et pendant une bonne quinzaine de minutes, il ne se passe pas grand-chose. Je vais pas m’étaler là-dessus, parce qu’avec la somme astronomique de zero tir, tu vas vraiment finir par croire que je te veux du mal.

Juste avant la première demi-heure, Medina se prend un jaune. Encore. Le cherche pas sur internet, tu risquerais de t’arrêter à sa tête de chef de cartel, et de garder un avis comminatoire sur notre Argentin un peu fougueux.
34e minute, deuxième jaune, cette fois pour Danso, qui revient de deux matchs de suspension.

Merde, mon histoire commence à tourner au vinaigre, et je vois bien que tu te décomposes fichtrement. Reste avec moi, tu vas voir.

Quelques minutes passent et Sotoca fait une main dans la surface.

Pas la nôtre !
Tu as eu peur ?
Désolée, c’était pas drôle de ma part, de jouer comme ça avec tes nerfs.

A la 42e minute, Ekitike, joueur de Reims, écrase ses crampons dans la joue de Danso, joueur de Lens. Penalty pour Lens, jaune pour Ekitike.

Mais nous sommes en 2021, et maintenant on a l’assistance vidéo à l’arbitrage. C’est pompeux, comme nom, pour désigner un dispositif qui a juste allongé les délais de décisions pour des erreurs toujours aussi flagrantes mais, hé, ce coup-ci c’est bien fait. L’arbitre va revoir les images, en même temps le pauvre homme n’était qu’à deux mètres de l’action, il pouvait pas tellement bien voir du premier coup. Problème kératique, peut-être. Ou incompétence, plus sûrement.

Ekitike est finalement exclu, et c’est Kalimuendo qui va tirer le penalty.

Je sais que tu ne connais aucun de ces noms, mais je vais quand même pas tout te raconter hein. Toi tu as tout le temps devant toi mais moi, 2021 m’attend.

Faut quand même que je m’arrête deux secondes sur ce penalty. Parce que tu vois, on a un tireur un peu désigné chez nous maintenant. Sotoca, il s’appelle. La fusée qui n’utilisait pas de kérosène. Je crois que son histoire d’amour avec les penalties a débuté un soir de mars 2020, dans les dernières heures du monde d’avant. Je sais que ça va pas donner envie, ce Lens-Orléans de lundi soir mais suis mon conseil mon gros rongin : regarde ce match.

Donc, Sotoca, FS7 comme on l’appelle des fois, c’est lui le chef tireur. Et vendredi, pendant que les soigneurs remettaient en forme la face écrasée de Danso, il a donné le ballon à Kali, parti puis revenu à Lens en quelques semaines cet été, et qui n’avait toujours pas marqué depuis le début de saison.

Alors Kali, il a pris son ballon, il l’a posé, et il l’a mis proprement au fond des filets.

Plif, plof, plein axe, c’est dans la boîte, 1-0 juste avant la mi-temps.

Tu voulais savoir ce qu’était devenu ton Racing, et bien voilà un premier indice : c’est une équipe. Ça à l’air con, dit comme ça, mais j’ai un jet-lag de sept ans dans la tronche, m’en veux pas trop.

Retour aux vestiaires, quinze minutes de bla-bla sur Amazon Prime (Je t’ai pas dit ? On regarde les matchs là-bas maintenant. Putain décidément y’en aurait des trucs à te raconter. Et je t’ai même pas parlé de l’énorme scandale sur le statut planétaire des objets plutoniques.) et puis c’est reparti.

Dès le début de la seconde période, on rentre fort dans leur effectif amputé, et à la 52e minute, Kali plante son doublé.

Tu vois, l’importance du fait d’être une équipe dont je te parlais tout à l’heure ? La valorisation des autres et pas de sa seule perf personnelle, dans un monde pourtant dominé par les statistiques, les pourcentages de chances, le croisement combinatoire des bases de données d’informations sur les joueurs. La réussite collective dans une osmose parfaite ? C’est beau à en chialer, mec. Je te jure.

Le match va continuer sur un petit rythme de croisière de plaisance, et vers la 60e minute va s’ouvrir le désormais traditionnel bal des remplaçants, puisqu’on peut faire jusqu’à cinq changements par match maintenant. Je sais que ça fait peur quand on se trimballe un effectif comme celui que tu dois supporter (je te laisse choisir quel sens de ce mot tu veux garder) tous les weekend, mais que veux-tu, il faut vivre avec son temps.

Le score en restera là, petit 2-0 des familles, match géré sans flamboyance, comme il en faut parfois.

Alors, min p’tit milord, maintenant tu te demandes : okay, sept ans plus tard, on gagne sobrement mais efficacement contre un ventre mou de Ligue 1. Hey, c’est déjà quelque chose hein, mais qu’est ce que ça dit de nous ? Est-ce que c’est un coup d’un soir, est-ce que c’est une relation plus stable ?

On est deuxième.

On est deuxième sans invoquer la chance, et en ayant déjà joué des gros morceaux du championnat. Évidemment, c’est que la 9e journée, je te dis pas qu’on va jouer la Ligue des Champions l’année prochaine. Je te dis même pas qu’on va sortir quoi que ce soit de cette saison, tu sais, on n’est plus sûrs de rien.
Mais on est deuxième, et avec la putain de manière. Chaque semaine, nos matchs sont pleins d’une assurance discrète, de coups d’éclats tactiques et de joueurs qui virevoltent d’un bout à l’autre de cette pelouse que l’on avait commencé à détester.
Tu sais, ces commentateurs qui n’ont pas touché un ballon ou un siège en plastique de parcage depuis des dizaines d’années, et qui te balancent à la gueule des grands discours sur le fond de jeu, sur la cohésion impalpable et indispensable des joueurs, sur ce « truc en plus » ? Bah c’était pas tellement des conneries, c’était juste qu’on l’avait pas. Ça existe, et c’est un putain de bonheur à voir et à vivre.

Ce que je veux te dire, c’est qu’en ce moment, t’es dans le fond du fond. Ça va durer encore un peu, et ça va pas se résorber aussi vite que tu le voudrais. Ça va même pas se finir dans une grande délivrance populaire, comme tu as pu le vivre pour la montée il y a quelques mois. Mais ça va arriver, bientôt.

Accroche toi et tu seras récompensé par une équipe, un staff, un entraîneur qui valent le coup qu’on s’arrache les cheveux et les poumons pour eux.
Ne te résignes pas, et tu auras la joie de ressentir à nouveau de la fierté pour ton équipe. Une vraie fierté, pas celle de maintenant, de l’envers et contre tous, pas cette fierté digne et blessée de proie acculée.

Je vais devoir retourner dans mon époque, mon p’tit quinquin. Garde la tête haute, et les épaules droites. Retourne te coucher, et rêve à 2021, mais n’oublie pas : c’est d’avoir vécu l’enfer que tu vis maintenant qui fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. C’est plat comme une un horizon artésien cette phrase, merde. J’ai plus de temps, mon cerveau rentre doucement chez lui.

Tiens bon.
Je te jure que ça vaut le coup.

Écrit dans une faille spatio-temporelle par @LaPoch




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Les 10 mots de l’article précédent étaient : Polka, Derviche tourneur, caleçon, sous marin, quarteron, chinchilla, pistonné, pantalonnade, vitrification, dépouille

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